Mardi 3 juin 2008
Un jour, Joséphine était au marché, elle était contente et heureuse, car elle
aimait aller au marché. Il faisait beau, les odeurs de l’été, la paresse de tous ces gens qui
parlaient aux terrasses

Eh, tu as vu le monsieur avec des grosses lunettes noires, on dirait une mouche
Tais toi, c’est le Président de la République

Elle regardait les étales des marchants, elle trouvait que la vie était belle, toutes ces
oranges qui étaient orange, ces citrons qui étaient citron. Elle avait envie de dire bonjour à
tout le monde, et à tous les gens qui étaient là. Par exemple, Martino, le vendeur de fruits
rouges. Martino était très sympathique, il adorait faire goûter ses fruits rouges aux passants
qui en prenaient quelques grappes. Il était réputé, ses fruits étaient sucrés, et les saveurs si
douces. Quelques fois, Joséphine achetait des fruits rouges. Elle était contente, mais elle ne
pouvait le faire souvent, parce que les fruits de Martino étaient bons mais chers. Joséphine
adorait les samedis parce que c’était le jour du marché. Elle prenait pour y aller un petit panier
en paille qu’avaient tressé des gens du secours populaire. Et puis, il arrivait que Joséphine
rejoigne son amie Huguette, elles se retrouvaient souvent là, devant le marchand de salade.
Joséphine et Huguette étaient collègues de travail. Mais elles s’étaient jurées une fois qu’elles
ne parleraient jamais du travail les jours de marché. Elles s’étaient faites cette promesse dans
un grand éclat de rire, joyeux et complice. Comme Huguette, Joséphine avait voulu un jour
chercher un travail, parce que les fruits de Martino étaient toujours aussi bons, mais de plus en
plus chers. Joséphine était allée dans un grand organisme qui s’occupe de donner du travail.
Elle était allée plusieurs fois devant la devanture du grand organisme qui s’occupe de donner
du travail, mais elle n’osait rentrer, parce que Joséphine était timide. Elle ne comprenait pas
toujours que des fois le grand organisme était fermé les jours de semaines, parce que les gens
qui y travaillent faisaient grève, et qu’elle cherchait un travail. Et puis, un jour, elle s’est
décidée à y entrer. Elle avait pris un joli sac à main et s’était bien habillée. Elle trouvait que
les bureaux du grand organisme étaient agréables, quoique les néons étaient un peu trop bleu à
son goût.

Elle a alors parlé à une dame qui lui a posé plein de questions. Joséphine était contente parce
que c’était la première fois que quelqu’un lui posait des questions. Plus la discussion
continuait et plus Joséphine était contente, plus la dame lui posait des questions et plus
Joséphine trouvait que le grand organisme était vraiment bien. La dame qui lui posait des
questions lui fit signer une charte, Joséphine était fière, et puis un contrat, Joséphine avait un
peu peur, mais la dame l’avait rassurée. La dame lui avait aussi fait signer une promesse
d’acceptation d’emploi, Joséphine se disait « vas-y, c’est le grand saut, tu vas y arriver ».
Joséphine a remercié la dame, et Joséphine était presque émue. La dame a complimenté
Joséphine pour ses facilités de contact avec les autres, son sourire et son bonne volonté.
Joséphine n’en croyait pas ses oreilles. Elle avait aussi des qualités, puisque la dame le lui
disait. Alors, la dame lui a donné ce qu’elle appelait une opportunité. Elle pensait que
Joséphine pourrait travailler dans le grand organisme. Joséphine était honorée, enchantée, elle
essayait de dissimuler aussi bien que possible sa dissimulation. Mais elle voulait bondir de
joie et embrasser la dame. Et oui, pourquoi pas, travailler dans le grand organisme. La dame
fit se rasseoir Joséphine. Joséphine apprit que dans le grand organisme, elle aurait des
avantages. Des chèques restaurants, un emploi garanti, des horaires assurés, des congés
planifiés, une mutuelle efficace pour elle et sa famille, un salaire régulier, des primes pour
Noël, un comité d’entreprise ! Joséphine n’en croyait pas ses oreilles. La dame lui a expliqué
que c’était des avantages pour des salariés qui oeuvraient à une mission de service public,
pour l’intérêt général. Joséphine ne comprenait pas tout, mais elle se faisait expliquer. La
dame disait à Joséphine qu’elle aurait une vraie mission, permettre à des gens comme elle de
trouver ou retrouver un emploi. Joséphine se disait que ce serait chouette si elle arrivait à
permettre à plein de gens qui n’ont pas d’emploi d’en trouver un, et de leur permettre par
exemple aussi d’aller acheter des fruits rouges.

Joséphine est revenue chez elle, et elle s’est mise au travail pour travailler dans le grand
organisme. Elle passait ce que l’on appelait un concours. Elle avait trouvé ce mot marrant, car
à la différence des concours qu’elle faisait dans les magasins ou à la sortie des stations
essence, elle participait vraiment pour gagner, et elle travaillait pour cela, alors que les autres
concours étaient un peu dus au hasard. Joséphine a passé le concours deux fois. La première
fois, un monsieur lui avait posé une question bizarre.

"Si quelqu’un, au moment de remplir sa fiche, vous présente des papiers qui ne
sont pas réguliers, comme une carte de séjour dont la date d’expiration est dépassée, que faites
vous ?"

Joséphine avait dit qu’elle n’avait rien de spécial à faire puisqu’elle
n’était pas de la police, et peut-être que le monsieur en question avait perdu ses papiers, ou
qu’il allait en avoir bientôt de nouveaux. Le monsieur du concours lui a répondu « non, ce
n’est pas ça qu’il faut faire ». Joséphine était ressortie en pleurant, elle ne comprenait pas
pourquoi le monsieur avait été si méchant. Elle n’allait donc pas travailler dans le grand
organisme ? Joséphine, pendant plusieurs mois, n’est pas sortie de chez elle, elle était triste et
pensait qu’elle avait peut-être trop rêvé. Mais un jour, la dame du grand organisme l’a appelé
au téléphone, chez elle. Joséphine lui a dit qu’elle était très déçue et qu’elle ne comprenait
pas. La dame lui a alors proposé un stage de préparation au concours. Joséphine ne voulait
plus, c’était fini, elle voulait passer à autre chose. Mais la dame a rappelé à Joséphine les
contrats et les promesses qu’elle avait signés. Alors, Joséphine s’est sentie toute bête et
humiliée, et elle est allée au stage. Là, un grand monsieur parlait longtemps de choses
nouvelles pour Joséphine. Le marché du travail, la compétitivité, les fiches que les gens qui
demandent un emploi remplissent dans les bureaux du grand organisme. Il a montré des
photos avec toutes les grandes machines qui enregistrent toutes les choses que les dames
comme la dame font remplir aux gens comme Joséphine. Il a dit aussi, parce qu’il parlait
beaucoup, que tous les renseignements étaient utiles pour lutter contre le travail illégal.
Joséphine était très impressionnée, et elle prenait beaucoup de notes.

Joséphine a passé une nouvelle fois le concours, et elle l’a réussi. Elle était contente. Elle
allait retrouvé la dame, qui s’appelait Huguette, et qu’elle allait désormais retrouver au
marché. Joséphine a beaucoup appris, elle a passé d’autres concours, elle est désormais
efficace, et depuis le début, elle est très bien notée. Chaque année, Joséphine remplit une fiche
où elle détaille les gens qui n’ont pas eu les papiers qu’il fallait et ceux qui ne sont pas
revenus aux rendez vous qui sont pourtant obligatoires.

Les années ont passé peu à peu,
Martino a pris sa retraite, mais la vie de Joséphine est bien différente. Désormais elle part en
croisière sur le Nil et elle dit à tout le monde, par exemple à ceux qui viennent comme elle
venait dans le grand organisme, que la vie, c’est ça, ça sourit à ceux qui savent ce qu’ils
veulent. De temps en temps, elle propose une opportunité à quelques uns, de suivre le stage
qu’elle avait suivi aussi sur les conseils amicaux d’Huguette. Mais pas à ceux qui n’ont pas
les bons papiers. Ah ça non… A ceux là, elle leur demande s’ils ont des enfants, parce que
c’est plus facile pour la police de les retrouver.

Comme quoi, ce n’est pas parce que l’enrobage est joli que l’histoire l’est aussi.
par luc.paris publié dans : Polémiques
Lundi 2 juin 2008

VI


C'est vrai que c'était une fringale. Une absolue fringale, mais aérienne. C'est vrai que c'était la vie, jamais une minute laissée prisée ailleurs. C'est vrai que c'était une présence. C'était vrai que c'était une seconde, c'est vrai que ce sera toujours et encore qu'une seconde. C'est vrai que ce n'est jamais qu'un mensonge. C'est vrai que c'était une perte de ce que l'on est, c'est vrai que je n'échangerai rien. C'est vrai que je n'ai rien échangé, et c'est vrai que le résultat n'existe pas. C'est vrai encore que l'on ne croit pas plus ni mieux ensuite au soleil. Il est vrai que c'était une fringale. C'est vrai que nous l'étions, toujours là, dans cette maison déjà sombre aux premiers des vainqueurs, des coeurs qui s'ouvrent au jour, et c'est vrai encore que je ne voulais pas de l'abandon, que les choeurs chantaient. Il est vrai que nous ne savions pas. Et il est vrai que nous avions fini par nous mentir. Il est vrai que nous étions assassins sans victime. Il est vrai que nos solitudes s'étaient mélangées. Il est vrai que les médicaments et les douleurs hurlaient chaque instant de l'absence, que nous ne savions pas attendre, que tu ne savais pas bailler, que je ne dormais jamais. Il est vrai que personne ne pouvait entrer en notre secret, que les forêts étaient dépeuplées. Il est vrai que nous voulions les habiter, tu ne supportais pas le silence, mais sans cesse, toujours, tu parlais en procès, gagneurs ou quelques fois perdants. Il est vrai que nous étions sévères, les clowns toujours tristes. Et les rires et les larmes se confondaient.


La baie d'Alger est interdite, je venais dans cette ville, ta ville, notre ville, je pleurais, et je ne supportais pas cette faculté des lettres et sciences humaines, car les lettres n'arrivaient jamais à leur destinataire. Il fallait taire sa douleur, et il fallait toujours falloir. Mais je n'en pouvais plus. Ce rythme était idiot de sentences éternelles. Il est vrai que je voulais aller à Oran, il est vrai que je n'y suis pas allé. Il est vrai que j'ai écrit mille lettres, il est vrai que le son de ta voix m'apaisait. Il est vrai que je n'en peux plus de tous ces souvenirs tristes, que je retourne quelques fois comme aux creux des enfers.


Et quand bien même, engeances maladroites et malhabiles, nos ennemis des guerres d'hier se séparaient à quelques siècles de distances nombreuses, éparses et mystérieuses. Le temps qui passe est la solitude qui m'étreint. Lorsque nos mains ne se sont plus tenues l'une à l'autre. Lorsque seul le silence subsistait. Lorsqu'il n'y avait plus que la voilure du mystère de brisée, lorsque cette si fine voilure se dérobait, lorsque je ne savais pas encore que sa minceur était le seul filet par lequel je tenais, que restait-il sinon, encore, du silence, ni même des regrets, mais bien le pire silence de la solitude, l'âpreté des mots qui ne parlent qu'argents et densités notariales. Le constat d'une hypocrisie et celui d'une trahison. Une rupture ne change rien si elle n'a pas ce goût amer, sucré, et écoeurant. Une rupture n'en est pas une tant que le voile dissipe les ombres au détour des phrases et des mots assassins. Seul le silence et la solitude attesteront du dernier mensonge dont les immensités qui ne se bordent pas sont les garantes pour une vie étrangère à elle-même, dédoublée entre les rires et les larmes. Il n'y aura rien de cruel, sinon l'horreur de l'abandon.


Hier encore, les pas de velours s'approchaient. Un seul indice qui ne ment jamais quant à lui aurait pu me dire ce qu'il en aurait été. Il m'aurait fallu simplement ne pas y croire. Tes transactions de contre-bande, les biens nommées.


Seules viennent se poser aux angles mystérieuses les couleurs qui n'y sont plus. Ce n'était pas les tissages du drap de l'hôpital, c'est d'abord les miens, il me fallait les découdre, un à un, en deçà, au dessus, mouvement d'une perpendiculaire horizontalité, d'un vertige qui dansait dans la folie d'un plan qui n'en finissait pas. Je tourne autour encore seulement, je danse parfois, mon coeur rit des minutes inconnues, pour lesquelles j'étais prés, si prés de m'envoler encore pour une seule de nos plus simples secondes qui étaient chaque fois insoutenables de lourdeurs, de pesanteurs et de criblures millimétriques, imprécises dans leurs finalités, je ne le saurais qu'après, brumeuses pour toujours. Mais il te fallait l'ultime photographie, bien voir, jauger, et regarder, avant d'envoyer laisser filer vers la mort la dernière once de vie que tu portais pourtant. La lâcheté aurait été de ne rien dire, de laisser se jeter, d'accompagner la mort, mieux, d'y collaborer. Je ne sais quel bruit parasite atteignait tes oreilles d'un assombrissement si épais, purulent, infectée en chaque phrase, il fallait s'approcher chaque fois au plus prés du dégout que tu m'infligeais tard le soir, puis que je tente de sauver ce qui était ta haine lorsque tu voulais perdre ce qui était de nous. Ce n'était pas un espoir qu'il fallait sauver, ce n'était pas un idéal, une vertu, une tenue, mais déjà seulement une adresse, une parole, une brisure pour demain. Tu ne demandais rien, tu anticipais seulement, toujours, il fallait que l'on te demande l'heure pour que tu sois vivante. Tu aimais bien la vie, mais te confondais dans la fuite lorsqu'elle apparaissait. Tu maintenais au silence ou t'affolais des paroles. Tu ne venais pas dire ce qui t'était impossible, puisque tu faisais de l'impossible même les angles de ta vie. A l'impossible, tu te croyais tenue, tu semblais de la sorte te préserver du monde, pour te préserver toi. Tu étais morte avant d'avoir vécu. Tu étais vieille avant même d'être jeune. Tu donnais les réponses parce que tu savais déjà tout. Et tu savais déjà tout pour enfouir les questions. Tu gonflais, toujours un peu plus, boursoufflage énergique, tu allais exploser. Tu as fini par exploser, ça allait mieux, pour toi, enfin libérée, et tout cela, seulement, déjà....


Peut-être voulais je jouer à mettre tes péremptions langagières au mur de tes murailles tombales. Je vérifiais ta vengeance. Peut-être voulais-je prendre la place d'une femme que je ne serai jamais. A cette question, encore, toujours, inépuisable, tu donnais encore des réponses. J'y ai cru, peut-être aurais je du te croire.

C'était l'errance des promesses non tenues, c'était l'errance des hypocrisies croisées. Les animaux humains étaient monstrueux, de méchancetés multiples, de brutalités insatiables. Je n'allais pas attendre pour continuer de vivre. Et puis, surtout, je n'allais pas t'attendre. J'ai continué à m'adresser à toi, mais c'était pour mieux m'affronter aux murs des silences, de ton silence. Ou alors, chercher, peut-être, à vouloir briser le mur. C'était un travail d'ouvrier, un travail de prolétaire de la vie, parce que ça ne pouvait être autrement. Il y avait bien ceux qui donnaient des conseils. Ils me parlaient de deuils qu'ils n'avaient jamais franchi dans leurs vies monotones, où ils auraient de toutes les manières ni mieux fait que toi, ni moins bien que moi. Ils prodiguaient des conseils vertueux, ils me parlaient, avenir, plus tard, pas grave, une autre fois, comme si de s'adresser à moi de la sorte les rassurait face à l'ouverture déchirante que je tentais de formuler et qu'ils calfeutraient soigneusement. J'ai même cru quelques fois qu'il fallait faire comme eux. En parlant de ma souffrance, ils me disaient en retour qu'il existait des terres qu'ils n'avaient pas connues. Ma certitude déclenchait leurs doutes, mon amertume les rassurait seulement. Je voulais me faire entendre. Je voulais leur témoigner de ce que j'étais, encore, sinon devenu, au moins réchappé. Qu'il m'avait fallu combattre pour cela, qu'il avait fallu taire des choses, et en dire d'autres. Bien sûr que je tentais de formuler mon horreur, bien sûr qu'il fallait que ça sorte. Bien sûr qu'il fallait mon doigt accusateur dirigé contre toi. Il me fallait peut-être plus encore chercher à t'encercler dans ton mensonge, à ce que le masque tombe, à ce que le semblant se distingue du mensonge. Élargir les frontières de ta renommée, te rendre célèbre, et rendre célèbre la sociale présence qui t'entourait là-bas. Il y avait du monde aux commandes, et ils allaient payer. Et pour cela, qu'avais je d'autre sinon la stratégie du fou. Je ne cherchais pas à convaincre, peut-être un peu, j'étais seul en mon être et j'allais le crier. J'allais opposer mon être de parole et de folie aux petites intrigues de ces minces chevaliers. Je voulais en venir au duel, peu importe de le perdre. Vouloir se faire entendre, mais les sourds n'ont pas d'âmes. Vouloir se faire entendre, chercher quelques appuis, mais les autres n'en sont pas. Tisser une petite articulation minimale pour se débrouiller dans la vie. Mais il ne le faut pas. La contrition et la culpabilité valaient mieux semble-t-il. Pour un décalage, peut-être, une espérance, moins encore, le constat était simple que nous ne valions pas mieux que nos persécuteurs. Il n'y avait ni avant, ni après, ni mieux, ni moins bien, les gens contemplaient les paroles, mes paroles comme s'ils s'endormaient sur le transat de leur terrasse, amplifiant soudainement leur grandeur éternelle. Un monde sans rupture. Ma rupture, la mienne ne leur importait pas plus qu'ils ignoraient les leurs.


Juste le sentiment de relire comme enfant chaque syllabe et chaque lettre, celles d'une tentative d'engloutissement dont j'avais réchappé. De ces lignes, de ces phrases, de celles dont on ne peut pas dire grand chose, sinon que l'on sait déjà qu'en deçà, c'est déjà là le pire. Le délire me prenait, peu à peu, en partance, pour longtemps, pour toujours, si tu cherchais à vérifier les franges de tes limites en moi, tu ne savais pas encore que je ne saurais en ces matières pas mieux me débrouiller que toi. A cette différence prés que toi tu calculais.


VII


Et puis il y a ce qui ne peut se dire. Il y a ce qui ne peut se parler, il y a ce qui ne peut se désigner. Il y a le vide des significations. Il y a encore ce vide là que je savais chaque fois que je parlais. Mais le seul vide n'est rien. Il me fallait seulement survivre. L'essentiel de tout cela finit dans la silence, plus encore que l'oubli. Il y a en fait ce qui ne se transmettra pas. Il y a encore les multiples horreurs. Il y a aussi ce qui fait qu'un avant, qu'un après, se dessine. Il y a aussi, et encore, le fait que de cet avant, de cet après, on est seul.


Lecteur, lectrice, alors que ces phrases pourraient t'endormir, langoureux, somnolant, situé sur l'extrême Ouest de ton canapé, tes yeux cherchent de quoi je parle. N'espère rien, je ne te parlerai pas d'un au delà du regard qui n'existe pas, il court, seulement, dans le vide.


Ce n'est pas le regard qui court les sentiments. Ce sont les souvenirs, l'histoire, ce que l'on a vécu.


J'ai un jour fini par dire non à ce silence meurtrier. Ces formes arrondies de haines bien tournées, voilà qui ne m'avait jamais plu. La porte, il ne restait que ça. Aujourd'hui encore, je n'en étais pas fier. Sur le moment même, c'était un ultime geste, car je n'en pouvais plus, j'étais meurtri, ce n'était pas ça que je voulais. Je m'étais trompé. Tu y trouvais ton compte. Je n'y trouvais plus rien, pas même un sourire. Subjectivité absente. Tu n'étais plus là, tu n'étais d'ailleurs jamais où il fallait. Tu ne trouvais pas ta place, ne la prenais pas mieux, et reprochais aux autres de ne pas te l'avoir fabriquée en or ou en platine. Il y avait en ceci un avant, un après, de ces valeurs pour toujours trébuchantes. Cette heure là, chez le notaire, ce chèque là, de ton père. Assis chez le notaire. Assise chez le notaire. Qui donc devait avoir l'oeil plus victorieux encore que son voisin ? Le dit notaire ? Ton père, toi, ton frère ? Le banquier ? Tu étais goinfre, le chemin pour grossir, tu le prenais peu à peu. La face inchangée de ton être, monstrueuse, s'étalait au grand jour de ton absence épuisée. Je ne savais pas qu'un visage de la sorte pouvait se déformer. J'ai au moins appris cela. Ma pitié est encore intacte, mais tu ignores ta prison. Peu à peu, tu m'embarquais dedans. Je ne sais ce que tu deviens à l'heure qu'il est ce soir. Quelques fois, j'ai envie, besoin, je voudrais que tu me dises ce qui en toi changeait. Tu vois, je me plais à croire que tu dissimules des secrets, que je ne connais pas. Ce n'était pas toi qui était là ces jours là. Mais il a suffit d'une minute pour que tu effaces à jamais l'être que tu étais. Ce que j'étais allé me perdre, c'était seule ma question. J'y étais allé, et c'était déjà trop d'y croire, la main dans l'engrenage. J'avais honte. Je savais pour toujours que rien après ne serait drôle ou triste. J'avais déménagé, plus rien ne m'importait. Se déplacer ailleurs, mais les mots restaient fixes. Et eux, et nous, et toi, et moi, et lui, et elle, puis, plus rien. Radio qui n'innocente que les plus vertueux. Tu seras donc toujours propre, voilà bien ton horreur.


Il existait autant que de tisanes le soir pour s'endormir que de psys sur cette terre. Tu étais de ceux là. C'était par ce champ là que nous rencontrions nos paroles et nos gestes. Nos lectures, nos expériences, tes saturations, mes déceptions. Une communauté de travail qui ramasse le vent comme une chaussette inversée sur le plateau éloigné d'un aéroport de province. Communauté et chaussette vont bien ensemble, je trouve, dans la sonorité. Le vent s'engouffre, puis, emprisonné, il y reste et la chaussette tient toute seule. Je m'étais, comme d'autres, et cela avant toi, déjà engouffré dans le marasme étouffant de ces gens suffisants. J'étais comme un chat qui glisse dans la baignoire et tente de s'enfuir. L'eau lui fait peur, horreur, mais l'eau ne lui donne plus prise. Moins il a prise, et plus l'eau l'horrifie. Seul, il n'y parviendra pas. Seul, je n'y parvenais pas. Les eaux océanes se mélangeaient. Ces eaux troubles et piquantes, dans ta région d'adoption, réunissaient la fine fleur du travail, qu'ils nommaient être celui de la psychanalyse.


Lecteur, lectrice, peut-être que tes membres engourdis t'ont fait te déplacer vers la face Est du canapé, et tu voudrais de nouveau encore en savoir plus. Si tu ne connais pas ce dont je parle là, rappelle toi seulement des effets de la Cour ou de la religion, vaticane en l'espèce. Il existe des cercles, et ils se réunissent. C'est à celui qui aura de l'esprit, acide et rancunier, de porter la haute flamme de son incandescence, indescentes paraphrases des auteurs disparus. Réunis entre eux, ils sont rassemblés dans des associations ou des écoles qui se maudissent entre elles. A l'intérieur de chaque école ou de chaque association, certains groupes se maudissent entre eux. Et, en surface, déjà, certains groupes sont maudits, hypocrites serviles et danseurs des orgueils. Ils catalysent tant de haines et de codes qu'ils attirent ceux qui aiment l'asphyxie et convoitent un pouvoir. C'est une société banale. Si banale que l'on pleurerait des sommes de ces banalités. Tu n'étais pas sous influence, tu étais juste confondue, happée tranquillement, portée, filant vers le mur de la haine intacte et préservée, sur un nuage gris et terne qui s'engouffrait dans les jours éternels des lendemains indemnes. Tu gonflais ta gorge par la lumière des dorures, l'orgueil ou simplement l'envie, tu jalousais les puissants qui n'étaient pas que paille, mais tu l'ignorais bien. Que tu fus psy ou pas, au fond, n'avait que bien peu d'importance. Tu étais semblable au médecin qui sadise ses patients dont il découpe le ventre, comme le policier renifle les herbes folles qu'il récupère des mains de son prisonnier dont il tance la conduite avec menottes, injures, et les cris de morale, comme le garagiste ne finit pas son travail pour te voir revenir, comme le jardinier enlace sa haine des hommes autour des épines des roses. Du toc, et c'était tout.



VIII


Il était bien inutile d'en rester là encore. Lorsque l'on se fracture sur le devant d'être seul, lorsqu'en retour des questions, des paroles, on n'obtient que silence, alors, c'est vrai, l'on devient fou pour toujours. Il suffit simplement d'une étincelle. On peut être fou en marchant tranquillement dans la rue, on peut être fou en voguant simplement sur les mers. On peut être perdu, curieusement, dans la vie. C'est le pilote automatique, on le confond d'une vie désormais sacrifiée. On sacrifie quoi du reste et cela pour qui ? On critique quoi d'ici pour espérer ailleurs ? On recherche un pays, une âme, un avenir, couché sur le sol comme ce jour où il pleut ?


Alors que les larmes coulent, l'on ne regrette rien, sinon d'être tombé si bas dans les azurs du ciel, heureusement, la pièce et le drap de la chambre, le soleil capture l'infinité de couleurs qui se mélangent entre elles et que l'on nomme blanc. Je ne leur parlerai pas parce qu'il n'y sont pour rien. Ils ne comprendront pas. A quelques heures d'ici, il y a tes collègues. Il y a tes collègues, et je le sais, ce sont aussi les miens. Ils sont ensembles, ils se cajolent, ils s'observent, ils se parlent, ils se disent bonjour. Mais leurs discours sont faux. Ils sont faux, car ils connaissent et les réponses et les questions. Certains le font avec des ordinateurs, d'autres le font avec des paragraphes freudiens. Ce sont des parasites, comme l'administration. Pourquoi y suis je allé ? Pourquoi ai je été voyager, d'un lieu que j'en cherchais un autre ? Il est inutile de poursuivre, parce qu'en fait, simplement, je ne vaux pas mieux qu'une parole future à prononcer ici.


En fait, des erreurs, nous en faisions tous, et cela depuis toujours. Mais cependant, toutefois, certaines faisaient système. Voilà l'infect engeance. Les naïfs s'y perdaient, les calculateurs en raffolaient, les fourmis ne se prenaient plus pour des fourmis, et les menteurs l'utilisaient. Et qu'étais je en ces lieux ?


Jeudi 22 mai 2008

III


Je ne reconnais pas les murs, mais c'est comme s'ils m'étaient familiers.


Je retrouve mes membres, ils piquent ma douleur. Les odeurs sont multiples, certaines me donnent envie de vomir, j'ai mal à l'estomac. Un mouvement de mâchoire, mes oreilles sont moins sourdes, ma bouche reste fermée. Le point noir sur le côté, en haut, une télévision dont je distingue à présent le trait rouge de la veille. Quelques larmes se perdent encore, de plus en plus, je ne pleure pourtant pas.


Au silence des débuts, se distinguent les contours de bruits d'usine. Est-ce le temps d'un voyage, son terme, sa conclusion, son commencement ? Je me surprends à sourire, mes muscles, mes membres, sont autant douloureux qu'ils l'étaient avant. Conclusion scientifique : le sommeil ne change rien. Ni fin et ni début, le voyage se poursuit. Première pensée, peut-être, à laquelle j'accède enfin, de savoir qui donc sera le premier visage que je rencontrerai. Je sais pour le moment la pièce inhabitée. Je lui refuserai la parole, à celui là ou celle ci. Je n'ai rien à lui dire.


Je ne sais pas grand chose de ma vie, aucun moment ne saurait faire série, collection, file indienne, sinon quelques couleurs d'exceptions ou quelques fois de souffrances. Je dis cela, et je sais très bien encore qu'il s'agir d'une revanche, parce que ce n'est pas vrai. Le plus juste serait de décliner, encore, ces points de traumatismes après lesquels plus rien n'est comme avant. Mais en cela non plus, épuisé, je n'y crois plus, comme un ressort usé. Au lit calme et glacé, là, je souris de ces vraies exceptions qui m'appartiennent seul.


L'exception, peut-être, chaque instant, chaque sensation, chaque couleur, chaque image. L'exception, une adresse, un instant, le suivant, le prochain, quelques souvenirs, quelques futurs, et le présent seulement, parce que lui seul déchire, parce que lui seul fait vivre.

IV


L'univers est grand, lointain. Les étoiles ne se comptent pas, quelques télescopes réunissent quelques physiciens malhabiles qui chaque nuit découvrent de nouvelles galaxies. On se fait peur en parlant de la chine, on prend l'avion et on se croit nomade, on téléphone et on se croit moins seul. On photographie l'insolite parce que l'on se sait jamais quel angle trahira le revers de l'instant. Du reste, je n'aimais pas la photographie. Voilà ce que je pourrais dire au premier entrant dans la chambre d'ici.


Et de toutes ces vagues éparses se laissent du passé leurs marques en mon corps, et elles ne s'effacent pas. Et puis, cette substance engendrée, un jour créée, que fut le psy. Nous ne savons pas le menu, mais eux connaissent la recette. Nous ignorons les ingrédients, mais eux connaissent leurs provenances multiples. Nous découpons nos envies, nous martelons le temps, ils sont assis et ils écoutent le bourdonnement du monde. Nous croyons nous plaindre, les autres nous le disent, mais eux ne l'entende pas.


Nous croyons que nous sommes divisés, quelques fois déchirés, découpés, happés par le vide, mais eux ont appris à ne plus se débattre. Ils se réunissent entre eux et ils parlent de nous. Ils ne me comprennent pas. On voudrait qu'ils soient un peu moins vaporeux, un peu moins vide, ou qu'ils en sachent un peu moins, nous pourrions peut-être mieux les croire. Notre vie est ensorcelée de mille soleils et de mille nuits, dont chacun, chacune, est une aventure tentée, mais les psys en ont fait le tour. Ils sont revenus de là où vous êtes pourtant allés sans eux.


Je vous parle, vous parle au je, de se prendre, aux jeux, désignés comme tels, ils n'en sont pas vraiment. Play again, encore une partie, mais une toute petite partie, un mélange condensé en un point, pas de tour à en faire, peut-être à contourner, autour, cavalcades innocentes, nous courrions en forêts multiples, arbres et branches entre lesquelles nous croyions slalomer, glissades et glissures impardonnables, infatigables, les as du concept n'en connaissent rien, que nous ne saurions, que je ne saurai supporter la saveur insipide de cette vie monocorde. Et l'adjonction d'autres cordes ne vibreront pas mieux.


Je les écoute, passer à la tribune. Ils parlent bien, ils ont appris le bien dire, ils sont que moins disant. Lisses, intacts et permanents, je les observe se confondre entre les aléas des mots qui glissent pour eux aussi. Je sais pourquoi, de toujours, j'ai voulu m'en exclure. En communautés psalmodiques lorsqu'un des leurs se méprend d'un lapsus, ils rient, parce qu'ils ont de l'humour.


Cette espèce qui sait rire mais ne se sait pas comique, cette espèce qui se croit comique, anticipe ses faiblesses. Ils font mine d'effacer leur être, arbre des consolations aux frissons désinvoltes, mais ressurgissent à côté de là où le micro est éteint. Ils supervisent ou ils revissent les petits écarts et les petites faiblesses, ils ne sont pas même épuisés. Comme un caramel au soir d'un Noël triste, ils tiennent tout seul. Ils exigent la parole, mais se sont accommodés de leurs intrasubjectifs arrangements.


Ils cachaient leurs symptômes, désormais ils les déclament, en comparent la liste qu'ils dressent en fonction de leurs jalousies passées, en fonction de ce qu'ils ont quelques fois raté. Ils sont comme tous, mais prétendent être exceptionnels.


Je deviens amer, c'est dommage. D'abord, pour moi, parce que l'on peut mourir de sa tristesse et de sa vérité. Je les mets au défi de me faire ouvrir la bouche. Je ne veux pas leur parler, ni pour moi, ni pour eux. J'ai trop souvent été trahis par des comme eux de ne pas être pris tel que je le suis dans la vie.



V


Le monde que je vis est toujours habité. De présences, de couleurs, d'instants, que j'absorbe en secondes que le futur dissipe. Quel est donc ce mystère qui me vaudrait toujours vivre des instants. Mais il existe des secondes que l'on ne comprends qu'après.


Je ne veux pas leur raconter mon histoire. Je ne le veux pas parce qu'ils la recouvriraient. J'ai peut-être trop le goût d'un corps ouvert sans peau dont chaque cellule me fait toucher


toucher,

mais toucher quoi.

Comme l'air qui circule et se pose en mes parois nasales ? Quelle raison pour articuler les mots ensembles ? Quelle envie de vouloir ordonner ? Pourquoi donc cette question ? Cette question là à vrai dire n'est pas la mienne. Mais si l'on se détache des phrases, alors s'en est fini. S'en est fini de ma vie. On se mortifie, on disparaît, on passe le temps, et on fait croire avec ce peu qu'il reste d'attachement aux seules phrases qu'il vaut la peine de jouer.


Le quotidien d'un homme, c'est de jouer. On pourrait bien sûr le critiquer pour cela. On pourrait trouver ça idiot, car ça l'est. On pourrait en décrire mille usages, quelques styles, puis en faire des classements pour certains. Cette forme là est accessible pour eux, mais pour d'autres, cette forme là est silencieuse. Des tableaux, des critiques, des journaux, des partitions, et des fragments de partitions, des études objectales comme une ambiance sourde, invisible, il suffirait comme une loupe, une colonne vertébrale, pour avoir la seule force et la petite puissance de regarder chacun comme on fait d'une fourmi. La conclusion serait simple, les fourmis sont idiotes, aux ordonnancements organisationnels prés. Nous serions fascinés alors des mouvements les moins fascinants, on découvrirait facilement que le mouvement d'une main est déjà mystérieux. De ce mystère, on ferait étrangeté.


Et de cette étrangeté, on ferait l'insoutenable. A cet insoutenable, on opposerait des miroirs. De ces miroirs, on en déduirait que le semblable vaut comme pour seul étalon. Au nom de l'étrangeté. D'une étrangeté, on conclurait simplement qu'il y a lieu de domestiquer sa colère. Sa colère, on pourrait même la retourner, la transformer en amour. Muni de son amour, on pourrait même faire de la politique. Des manifestations emplies de foules narcissiques bienveillantes et heureuses, attachées à l'étrangeté pour aimer leurs miroirs. Pétris d'espoir, cette lâcheté de prêter au futur de quoi effacer le présent que l'on vit, pourtant, déjà, d'y être.


Ma question était déjà celle-ci, qui suis-je, mais enfin ? Je leur adressais la question. Désormais, la question se redouble : pourquoi donc suis je allé vers eux ?


Il est toujours possible de commettre le crime du sens là où les mots sont bêtes. De cette bêtise, construire un savoir. Cela pourrait même être le quotidien. Mais rien ne disait pourtant qu'il s'agirait du quotidien des psys.


Mais il y a pire peut-être encore. Imaginons que certains psys feraient exception à ces tueurs rangés. L'exception ne sauve pas la masse de ceux qui les suivent ou de ceux qu'ils soignent. A la névrose, répond ci et là la névrose de masse.


Je n'ouvrirai plus la bouche à ces placards fermés parce que l'exception ne peut sauver les cohortes de suiveurs. Je n'y croyais plus, c'est comme ça, c'est ainsi, alors la chambre blanche, les murs blancs, et le corps s'activaient et de cela, je ne m'échappais pas.

Mardi 6 mai 2008

II


Quelques mois ont passé, deux ou trois, ou peut-être plus, et je reviens vers eux. Je suis arrivé un peu plus tôt qu'à l'heure, ce n'était pas mon habitude. Je suis encore amoindri, fatigué, quelques gestes me sont encore immenses en leurs exécutions.


Cette absence, c'était la mienne. Mon absence n'était pas la leur, parce que d'eux, je ne voulais plus. Il me fallait partir ailleurs, essayer d'autres choses, franchir surtout d'autres frontières. Pour eux, les frontières n'ont pas changé, en rien. Elles se sont juste déplacées de quelques semaines. Et la terre étrangère de laquelle je reviens me rend dissipé de leurs formes immuables. Les mêmes sourires, les mêmes discussions, les mêmes clans. Je ne vois pas pourquoi ils sont si lâches et si ternes. Je ne sais pas pourquoi ils s'effacent devant la vérité tragique de la vie. J'ai voulu leur ressembler et je me suis perdu.


Alors, d'autres fois, j'avais voulu m'adresser à eux. Chercher en chacun de quoi retrouver le père que je n'avais pas eu. Chercher en chacune à redoubler mon manque, celui de ma vie, de mes refus, de mes tristesses, de mes espoirs déçus. J'étais celui qui avait besoin de tout le monde. J'étais celui qui aimait trop les gens. J'étais celui qui, déçu, hurlait à la mort, toujours, lorsqu'une adresse ne tenait pas sa promesse de m'avoir trahis, au nom de grands principes ou de petites besognes.


Je n'aimais pas les psys, et pourtant c'est vers eux que j'allais. Les psys, ce n'était qu'un vaste panier quelques fois très bruyant, engoncés qu'ils étaient, costumes bien mis, à faire valser sur les tréteaux d'une table de studio des concepts ancestraux qui ne me parlaient pas. Ancestraux, parce que leurs constructions émanaient, toujours, d'un empirisme, d'une foi en l'expérience qui n'était pas la leur. Il fallait faire ceci, domestiquer cela.


Ce jour là, le temps avait passé, et je revenais de loin. Ils n'osaient pas me parler, ou me demandaient l'heure. Je n'avais rien à leur dire, mon secret trop immense, ils ne me disaient rien, empêchements, les leurs, eux aussi ancestraux. A travers quoi étaient-ils passés ces joueurs de cartes menteuses comme je ne savais pas enfant ce que l'avenir dirait. Certains s'étaient donnés pour consigne, las et épuisés, de voler toujours une seconde sur l'éternité dont ils avaient voulu et négocier la dette et rembourser l'avenir pour gagner une chance dans la vie d'anticiper celle des autres. Y compris la mienne, hypothéquer mon être, jusqu'à ce que j'étais.


Ils furent tellement semblables à ceux que je n'aimais déjà pas, mais qui me faisaient venir à leur rencontre. Briser la glace. Je ne les supportais pas mais je n'étais pas allé ailleurs. Je les retrouvais là mais j'avais voyagé. Nous étions semblables à nous retrouver, chacun dans l'exil qui lui appartenait.

Mercredi 30 avril 2008

I


Dans une pièce blanche. Trop blanche, très blanche, si blanche que je n'en distingue ni les contours, ni les angles, ni même les fenêtres. Le drap, léger et fin est posé jusque sur ma bouche. D'abord, le mur, une sorte de point noir d'un côté, vers le haut, et la pièce est immense. Allongé en son centre, je suis percé par ce blanc qui m'absorbe, infinité éblouissante et silencieuse.


Je referme les yeux, un cercle, pomme d'or et blanche, changement indistinct. Quelques traits colorés naissent au bas de ce cercle sans contour, se déplacent et fondent vers le haut, ils semblent venir de nul part, et se perdre nul part. Orange, tacheté de petits ronds dédoublés qui s'amusent comme dans un bocal, bleu, l'ascension se poursuit, naissance d'un nouveau trait, rosé, le bleu m'accroche de lui-même, il y a trop de traits, épais, rose pâle, mes yeux s'affolent lorsque chacun n'en finit pas de sa vertigineuse ascension, même porté vers le milieu, chaque abaissement du regard est une élévation.


Peu à peu, ce n'est plus le regard qui s'élève, c'est mon corps dans le lit. Je voyage quelques instants encore, puis je rouvre mes yeux. Encore une rupture, ce n'est plus le mur blanc, ce sont mes membres qui se découpent sur le tissu cousu densement de ce fil fin et froid. Si fin et si froid, un seul mouvement me glace. Un froid immobile, un froid toujours en devenir, qui abrite quelques parcelles de chaleur qui enveloppent mes membres. Un seul mouvement laisserait s'évader cette chaleur de plume fine et mouvante. Le regard que je pose sur ces membres en relief me confie, l'instant d'une sensation, la température de la surface de ma peau. Ces multiples points captés ne me rassemblent pas, seulement ils me condensent, sitôt évadés que j'en recherche d'autres. La chaleur en un point m'enveloppe de la glaciation du reste de mes membres.


Comme un orage, se déplacent les douleurs parlées, piquantes, de mes articulations, qui m'assaillent de la pointe de mes pieds vers le feu du visage. Une larme coule de mon oeil gauche, côté duquel penche ma tête. Mes oreilles sont sourdes. La volupté aérienne des premiers instants cède place et m'écartèle vers la sensation de ce corps intégralement vibrant au rythme des douleurs saccadées et mouvantes. Mon coeur et mon estomac semblent faire alliance antagoniste pour contrer l'aléatoire de ces tombées éparses de grêles fines et choquantes.


L'air que j'inspire se colle sur mes parois nasales, insensibles, anesthésiées, hyperesthésie absolue, l'expiration ne me libère pas, même soufflant doucement, et plus doucement encore, ce n'est pas un mouvement d'air mais un touché sur une muqueuse à vif. Mille odeurs envahissent la palette touchée. Celle de mon corps passe comme le duvet de chaleur froide et circule à la surface de ma peau, odeurs imaginaires, multiples, circulent, la bouche, la langue, et se mélangent, composent l'horreur du lieu où je suis pourtant là. Il y a une odeur de nourriture qui envahit l'ensemble d'une note que je reconnais bien.


Les sensations s'exacerbent, les yeux s'ouvrent à deux, une larme coule de mon oeil droit, elle est brulante et me déborde.

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